L’impression que quelque chose a changé …

En arrivant j’eus l’impression que quelque chose avait changé. J’avais quitté cette place alors que la nuit était déjà bien installée. Les spectateurs étaient tous sortis du grand théâtre national, ils s’éloignaient de l’immeuble imposant, la tête encore pleine de musique, les yeux scintillants sous le charme. Certains, en groupes, tardaient à se séparer pour rentrer, car ils ne voulaient rompre l’instant magique.

Ce matin, l’esplanade était vide, totalement déserte. D’une tristesse infinie, figée, dure, violente. Tout était immobile, dans un silence pesant. Une voiture-balai passa lentement, le jet d’eau dans le caniveau fut le seul bruit, normal. Mais ce jour-là pourtant rien n’était normal, bien que tout se déroulât comme d’habitude. Curieuse et inquiétante contradiction, peu à peu très gênante et dérangeante jusque l’angoisse.

Au bout du parking de l’Espace François-Mitterrand, de la lumière apparut aux vitres d’un petit fourgon aménagé. Puis un homme, dans l’entrebâillement de la porte, et, les mains réunies, fit craquer les os de ses doigts. Il rentra. Quelques minutes plus tard il réapparut, dans un accoutrement bizarre, un costume de samouraï, auquel il ne manquait rien, et surtout pas l’imposante épée. Il était coiffé d’un casque japonais, que j’avais pris au premier abord pour un casque allemand.

L’homme s’approcha : « N’ayez pas peur, monsieur. Le théâtre m’a engagé pour un spectacle, je vais présenter mes loups.

Toute la matinée, il fit sortir de son fourgon des loups énormes, des dizaines de loups, effrayants, épouvantables. Je me mis à les compter : 95 ! Ils provoquaient chez moi une terreur et un début de panique indicibles. Je ne remarquais pourtant de leur part aucun comportement agressif ou menaçant …

« Vous voyez, monsieur : Mes loups me connaissent, me respectent, et c’est réciproque. Je leur apprends à présenter l’image d’une puissance raisonnée, celle d’une société – utopique, paraît-il – fondée sur la confiance. Chacun montre les dents, chacun sans exception. Ainsi les forces contraires s’annihilent, et on vit dans une harmonie qui ne peut pas être brisée. Oui, je sais, voilà une curieuse vision de la société, pour un Européen. »

« Ah ! Eh bien, en effet, quelque chose a changé, ici ! » …

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